Des cadeaux, encore des cadeaux...
Don Giovanni / M Haneke / Opéra Bastille.

Le 21, c'était le grand jour: voir, pour la première fois, Don Giovanni sur scène et à l'Opéra Bastille.
La salle, la troupe étaient formidables, la mise en scène moderne efficace et crédble, mais aussi brutale et crue, les anglo-saxons diraient "sexuellement explicite", au service d'un drame universel, celui de la violence des hommes sur les femmes, toujours actuel...
La musique : c'est vrai, il ne faudrait pas comparer, mais par rapport à ma version fétiche, celle de Giulini avec l'orchestre Philarmonia rééditée dans les années 70, il n'y a "pas photo".
Il manque ici le côté sombre, inquiétant, qui rend pour moi Mozart aussi complexe. A la fois apaisant et terrifiant, c'est d'une richesse unique. Ecoutez le vingtième concerto de piano (K 466) et vous verrez. Il y a comme un bouleversement annoncé dans les basses et la folie qui guette dans les violons. Peut-être que l'opéra, donnant à voir un spectacle, laisse moins de place à l'imaginaire. Peut-être aussi que l'orchestre est mons bon.

Il y a sûrement d'autres grilles de lecture, politique par exemple. Il est tentant, pour nous autres Français, de souligner la chronologie, avec l'imminence, lors de la première du Don Giovanni en 1787 à Prague, de la Révolution, la nôtre bien sûr. C'est tout de même la fin d'un monde et l'annonce de quelques désordres en europe.
Si l'ouverture est pleine de promesses, le dénouement ne les tient pas. Il n'y a pas la montée de l'angoisse (de la terreur ?) soulignée par des violons diaboliques, cette mise en condition qu'on trouve aussi dans le Freischütz de Weber et même dans la symphonie Fantastique de Berlioz (la marche au supplice), pourquoi nous en priver ?
Ci contre, la statue du commandeur, qui n'est guère impressionnante, comme un bricolage bizarre.
Donc impression mélangée, beaucoup de bonnes choses, cette version est fidèle au texte, mais avec des faiblesses. Par contre, saluons la présence du surtitrage qui permet de suivre l'intrigue, chose malaisée avec la seule musique et le livret entre les mains.

Don Giovanni dans les autres blogs:
L'avis de Riou : Par Là
Voir aussi : Celle-ci
et la video de présentation publiée par l'Opéra Bastille: ICI
Autre grand moment, l'orchestre Philarmonique de Vienne avec un programme Schumann, le 23.
Première partie : Ouverture, scherzo et finale en mi majeur op 52, Symphonie n°1 op 38 dite "Le Printemps"
Deuxième partie : Fantaisie pour violon et orchestre en ut majeur op 131, Symphonie n°4 op 120.

Hier soir nous sommes allés écouter le "Wiener Philarmoniker" au Théâtre des Champs Elysées dans un programme Schumann. C'était mon cadeau de Noël. Fabuleux orchestre, un des meilleurs sans aucun doute, mais avec une réussite inégale ce soir là. Les deux symphonies sont impressionnantes, mais l'opus 52 et le 131 ne m'ont pas convancu.
Je rêve à une rencontre improbable, Don Juan interprété par l'orchestre Philarmonique de Vienne, avec un grand chef, et dans une salle à sa mesure, parce que hier soir l'orchestre, avec ses 80 musiciens était à l'étroit, et l'acoustique, malheureusement, pas au rendez-vous... ce qui est tout de même un comble.
Jamais content, direz vous ? C'est vrai, mais voir cet ensemble magnifique dirigé au petit bonheur, empêché de "sonner" à sa mesure, quel dommage... On a senti par moments ce que pouvait donner cet orchestre. D'autres moments étaient à la limite du désagréable, dans cette salle petite et résonnante. Ceux qui ont dans l'oreille ces instants où le temps s'arrête, s'étire, ces moments d'accord parfait comme les créaient Fürtwaengler ou même Karajan comprendront ma frustration.
Il reste la découverte d'une machine somptueuse, d'une cohérence incroyable, capable de subtilités et de nuances sublimes, mais ici en deça de ses possibilités, avec un chef "invité".
Alors, oui, je rêve, je rêve à cet orchestre d'exception avec un grand chef jouant du Beethoven ou du Schubert dans un cadre à sa mesure. Parce que cette formation nous a distillé quelques gouttes d'éternité, comme pour dire, voyez ce qu'on pourrait faire ...
Nature morte
Nature morte / Louise Penny / Actes Sud
Still Life, 2005 / En plein coeur / Flammarion Québec
Traduit de l'anglais canadien par Michel Saint-Germain
Louise Penny
Née à Toronto en 1958, elle a longtemps travaillé comme journaliste à Radio-Canada, puis a renoncé à sa carrière sur les ondes après son mariage et se consacre à l'écriture.
Nature morte a remporté les prix les plus prestigieux, dont le Arthur Ellis du roman policier.
En 2009, le jury des Barry Awards l'a même désigné comme l'un des meilleurs romans policiers de la décennie. Comme plusieurs de ses personnages, Louise Penny habite les cantons-de-l'Est, non loin de Montréal.
Le point de vue des éditeurs
Un dimanche d'automne, le jour se lève sur le charmant village Québecois de Three Pines, et les maisons reprennent vie peu à peu. Toutes, sauf une ...
La découverte dans la forêt du cadavre de Jane Neal bouleverse les habitants de la petite communauté. Qui pouvait bien souhaiter la mort de cette enseignante à la retraite, peintre à ses heures, qui a vu grandir tous les enfants du village et dirigeait l'association de l'église anglicane ?
Commentaires
Cela commence comme dans un jeu de société ("le loup-garou"), mais la lecture se révèle pleine de fraîcheur et de subtilité, parsemée d'observations précises et pertinentes : enfin un ton neuf, loin de la surenchère d'horreurs scandinaves, voici des personnages complexes, car même la policière débutante, pourtant désagréable et terriblement maladroite peut parfois raisonner juste.
C'est plein de remarques bien ajustées, à contre courant, qui font découvrir des québecois anglophones mais qui se sentent opprimés sur le plan linguistique, ou encore cette psychologue revenue du désir de soigner des gens qui ne souhaitent pas évoluer, ce qu'elle exprime par cette formule : " Vivre, c'est perdre ", des choses, des gens autour de soi, des illusions aussi...
Voici un remarquable premier roman, j'espère qu'il y en aura bien d'autres de la même veine.
Rendez vous ICI sur ce blog où le livre est beaucoup mieux présenté que je ne saurais le faire...
Les petits dieux
Les petits dieux / Terry Pratchett / L'Atalante, 1999 / Traduction Patrick Couton
Small Gods, 1992, Terry & Lyn Pratchett
Quatrième de couverture
Or il advint qu'en ce temps-là le grand dieu Om s'adressa à Frangin, l'élu : - " Psst ! "
Frangin s'arrêta au milieu d'un coup de binette et fit du regard le tour du jardin du temple : "Pardon ?" lança-t-il.
C'était une belle journée du printemps prime. Les moulins à prière tournaient joyeusement dans le vent qui tombait des montagnes. En altitude, un aigle solitaire décrivait des cercles.
Frangin haussa les épaules et retourna à ses melons.
Le grand dieu Om s'adressa derechef à Frangin, l'Elu :
" T'es sourd, mon gars? "
Une lourde responsabilité attend le jeune novice : prévenir une guerre sainte. Car il est des hérétiques, voyez vous, pour prétendre, contrairement au dogme de l'église, que le monde est plat et qu'il traverse l'univers sur le dos d'une immense tortue ...
Les petits dieux
C'est le tome 13 des Annales du Disque Monde, un des plus jubilatoires, une description irrévérencieuse des mécanismes du pouvoir totalitaire.
Parfait manuel de "Philosophie" (qui ressemble parfois à de la Physique appliquée) et d'Athéisme, il raconte les aventures de Frangin, un benêt, novice affecté au jardin, qui se révèle au fil du récit le personnage le plus sensé et celui dont l'ethique est la plus intransigeante. C'est aussi un de ceux dont le nom n'est pas ridicule, parmi les "Honorbrachios" ou les "Tefervoir". J'ai bien envie de lire la version originale, pour voir les noms Anglais.
Au chapitre des personnages à facettes, voir aussi Lou-tsé, petit balayeur ignoré et méprisé, presque invisible, qui cache bien son jeu.
Ce roman loufoque aborde sans avoir l'air d'y toucher des thèmes essentiels comme :
- La religion, et l'existence des dieux, fonction de la foi les concernant: il faut et il suffit pour exister qu'un dieu ait au moins une personne qui croie en lui
- L'obscurité de la religion, qui condamne ceux qui pensent que la terre est plate et portée par 4 éléphants sur une tortue, et plus généralement la réflexion, toujours dangereuse, les bibliothèques, sources de savoir inutile, la liberté et autres inventions humaines
- La tolérance à l'égard des autres religions, car il ne doit pas y avoir de place pourle doute et la faiblesse
- La liberté de croyance enfin, autre absurdité à éliminer comme ceux qui la soutiennent.
Au passage on reconnaît la grèce antique et ses philosophes, Archimède, Galilée (dont la phrase célèbre devient "la tortue se meut") puis les guerres de religions et l'inquisition, tristement célèbres, et ses émules au XXème siècle.
Donc quelques pistes de réflexion, ou plutôt des clins d'oeils, contribuant à donner un arrière plan intéressant à ce roman un tantinet loufoque.
Citation
Terry Pratchett n'hésite pas à se moquer du fonctionnement des démocraties:
"Les éphébiens croyaient que chaque homme devait avoir le droit de vote *. Tous les cinq ans, quelqu'un se faisait élire tyran, à condition de prouver qu'il était honnête, intelligent, raisonnable et digne de confiance. Aussitôt après son élection, bien entendu, tout le monde reconnaissait en lui un fou criminel complètement coupé des préoccuppations du pholosophe moyen en quête d'une serviette. Puis, cinq ans plus tard, on en élisait un autre tout pareil."
* Pourvuqu'il ne soit ni pauvre, ni étranger, ni déclaré inapte pour cause de folie, de frivolité ou parce qu'il était une femme.
On se demande où il va chercher tout ça ... Comment peut-on être Britannique ?
Conclusion
Un bon divertissement et en même temps un plaidoyer pour la tolérance et l'ouverture d'esprit, que demander de plus ?
Le boogie des rêves perdus
Le boogie des rêves perdus / James Lee Burke / Ed Payot & Rivages / Ecrits noirs, 2000
The lost get-back boogie, Louisiana State University Press
Traduction Freddy Michalski
James Lee Burke
Né le 5 décembre 1936 à Houston (Texas) dans une famille pauvre, James Lee Burke a partagé son enfance entre le texas et la Louisiane. Malgré un parcours universitaire solide, il a fait plusieurs métiers pour subsister: ouvrier dans une raffinerie (comme son père), routier, journaliste, assistant social, garde forestier, dans la longue attente du succès éditorial.
Il partage son temps entre la louisiane et le Montana, comme le personnage de ce roman, et son indignation devant les désastres écologiques perpétrés par les entreprises transparait dans son oeuvre, entre autres observations liées à son expérience personnelle.
Quatrième de couverture
"Vous savez, le blues, c'est pas quelque chose qui est facile à bien comprendre. C'est comme la mort, tout comme. Je vais vous dire, pour le blues. Le blues, ça vous habite, ça vit avec vous, tous les jours, partout."
Cette définition du blues par Sam "Lightning" Hopkins, colle à la peau des personnages de ce Boogie des rêves perdus. Iry Paret, jeune guitariste de country originaire de Louisiane, sortdu pénitencier d'Angola où il a purgé une peine pour homicide involontaire.
Lorsqu'il retourne dans sa famille, il se rend compte qu'il n'y a plus sa place. Son frère et sa soeur sont obsédés par la réussite matérielle et son père agonise, seul dans sa vieille plantation délabrée. A la mort du père, Iry Paret comprend qu'il ne peut rester en Louisiane et part pour le Montana où l'attend Buddy Riordan, son ancien compagnon de détention.
Commentaire
C'est une histoire qui démarre doucement et ne cesse de prendre de la consistance. Nous faisons connaissance avec Iry encore prisonnier, décrivant ses techniques de survie dans cet environnement particulier. Il a appris à développer une sorte de sixième sens pour détecter les situations dangereuses ou simplement tendues et éviter de se laisser entraîner dans une bagarre, ou pire...
C'est cela qui a provoqué son incarcération: piégé dans une bagarre il a tué un homme pour sauver sa vie, et jusque là ne se sentait guère responsable, comme s'il s'agissait de quelqu'un d'autre... Mais notre héros fait un vrai travail d'introspection et arrive à affronter les faits: quand il a sorti son couteau, ce soir là, il savait parfaitement ce qu'il faisait.
Amené à quitter la plantation de son père, il répond à l'invitation de Buddy, son ami, pour effectuer une période conditionnelle de trois ans dans le Montana, très loin au nord ouest. Il y découvre ce qui pourrait être le paradis sur terre, des paysages d'une beauté sublime, où tout serait parfait s'il n'y avait les autochtones... on voit que, finalement, notre héros, qui traîne pourtant pas mal de casseroles, est sans aucun doute le plus sérieux de tous les protagonistes masculins du roman.
Voilà une lecture qui m'a enchanté. Abordée pour des motifs futiles, le dessin d'une guitare sur la couverture et le mot "boogie" qui me fait l'effet d'un chiffon rouge, elle gagne en profondeur et en richesse au fur et à mesure, de sorte qu'elle se quitte à regret.
Je vais certainement explorer plus en détail l'oeuvre de ce jeune homme de 75 ans, plus connu pour sa série mettant en scène l'inspecteur Robichaud.
Cet ouvrage qui est l'un des premiers, et qu'il a eu toutes les peines du monde à faire accepter par un éditeur, est pour moi une superbe découverte.
La haine de la famille
La haine de la famille / Catherine Cusset / Gallimard, 2001
Catherine Cusset
Née à Paris en 1963, elle vit à New York. Elle a publié auparavant cinq romans dont Le problème avec Jane, qui a reçu le Grand prix des lectrices de Elle 2000.
Quatrième de couverture
Déterminez le défaut le plus irritant de chaque membre de votre famille et attribuez lui une couleur. Dès que votre père hurlera pour un torchon disparu , vous lui crierez : "Carton vert !". Chaque fois que votre mère se lamentera sur sa vie ratée, vous vous exclamerez "Carton rouge !". Lorsque votre soeur vous traitera de mollasson incapable de passer une épingle, vous répliquerez : "Carton jaune !"
Commentaires
Avec le souvenir du moment passé dans : Le problème avec Jane, j'ai eu au début le même plaisir à suivre cette famille, et à rencontrer des personnages forts, surtout les femmes. Catherine Cusset le dit nettement, c'est une famille à femmes fortes et aux hommes fragiles. La sienne ? Peu importe. Il y a une foule de détails précis venant sans doute de proches ou d'amis. On sait qu'un écrivain a souvent ce côté poreux qui lui permet d'attraper des tranches de vie pour se constituer une bibliothèque où puiser ensuite.
On accroche au roman grâce à ces tranches de vie, c'est brillant, impossible de ne pas s'y retrouver peu ou prou, mais peu à peu une distance s'installe, on se détache de cette famille et de ces personnages riches. Une belle déclaration d'amour, à sa mère et surtout à sa grand mère, mais où veut-elle en venir ?
Pourtant, j'ai moi aussi un problème avec ce roman bien écrit et riche en détails, encensé par la critique et Bernard Pivot lui-même, qui ne me touche pas. C'est presque trop beau cette histoire, mais pourquoi en faire un livre ?
Une histoire devrait avoir un début, un sommet et une fin (parfois ce sont les mêmes).
Ici, j'en veux un peu à l'auteur de me laisser sur le bord de la route: quelle déception après un début aussi enthousiaste.
L'hypnotiseur
L'hypnotiseur / Lars Kepler / Actes Sud, 2010
Traduction Hege Roel-Rousson et Pascale Rosier

Lars Kepler
C'est un couple d'écrivains, mariés à la ville. Ils ont publié plusieurs ouvrages séparément, puis L'hypnotiseur publié en 2009 est leur premier roman commun, suivi par Le pacte en 2010.
Intro de l'éditeur
Erik Maria Bark, un psychiatre spécialisé dans le traitement des chocs et traumas aigus a longtemps été l'un des rares véritables experts de l'hypnose médicale. Jusqu'au jour où une séance d'hypnose profonde a mal, très mal tourné.
Sa vie a frôlé l'abîme et depuis il a promis de ne plus jamais hypnotiser. Dix années durant, il a tenu sa promesse.
Jusqu'à cette nuit où l'inspecteur Joona Linna le réveille. Il a besoin de son aide. Josef, un adolescent, vient d'assister au massacre de sa famille. Sa mère et sa petite soeur ont été poignardées, mutilées et dépecées sous ses yeux. Le corps lardé de centaines de coups de couteau, Josef vient d'être hospitalisé, inconscient et en état de choc.
Mais il est le seul témoin du carnage et Joona Linna, pris dans une course contre la montre, veut l'interroger sans tarder. Car tout indique que l'assassin est maintenant aux trousses de la soeur ainée de Josef, mystérieusement disparue. Et pour lui, il n'y a qu'une façon d'obtenir un quelconque indice de l'identité du meurtrier: hypnotiser Josef.
Ce que j'en pense
Attiré par la collection "Actes Noirs", et par la consonnance nordique du pseudo de l'auteur, un peu aussi suite à des lectures précédentes, comme la trilogie Millenium ou la série de Camilla Lackberg, je m'attendais à retrouver un texte haletant, épicé de détails assez crus, et sur ce plan j'ai été servi.
Malgré le volume du livre, 600 pages, quelques explications superflues et schématiques, on est vite pris, plus question de lâcher ce bouquin. Plusieurs hypothèses se présentent, et même si les personnages ne sont pas très fouillés, on se rend compte que chacun a de sérieux problèmes. Si aucun n'est vraiment sympathique, on a le temps de s'attacher, et puis il y a la disparition de cette jeune fille, puis d'un autre enfant, que vont-ils devenir ?
Quelques ruptures de ton, sans doute le travail à deux, on est surpris par exemple de voir le récit donner la vedette au psychiatre, qui prend de plus en plus de place. Pourtant celui-là fait tellement de bêtises qu'il paraît chercher les ennuis. L'hypnose vue par les auteurs est vraiment bien étrange: ceux qui la pratiquent sont-ils fréquentables ? ou d'infâmes manipulateurs ? Et puis il semble y avoir tellement d'incompétents, d'indifférents, de tire-au-flanc, chez les forces de l'ordre et les soignants.
J'ai pourtant vite été lassé par cette surenchère gratuite dans l'horreur, la violence, la noirceur d'âme des personnages. La description en est lointaine, comme si les auteurs se disaient "il n'y en a aucun pour racheter l'autre"... elle est aussi caricaturale. Certes, l'image du psychiatre dans le public se situe entre le clown et le sorcier, certes l'hypnose est un domaine particulier, mais tenter des explorations aussi délicates et profondes sur un groupe comportant des individus aussi dangereux serait vraiment irresponsable.
Au final, c'est une déception, et je ne suis pas sûr de céder aux sirènes de leur prochain roman. Voilà un ouvrage correctement écrit, il y a une bonne technique d'écriture mais il ne me laissera pas un souvenir impérissable.
La belle amour humaine
La belle amour humaine / Lyonel Trouillot / Actes Sud, 2011
Lyonel Trouillot
Romancier et poète, intellectuel engagé, Lyonel Trouillot est né en 1956 dans la capitale haïtienne, Port au Prince, où il vit toujours. Il est aussi journaliste, et professeur de littérature française et créole à Port au Prince.
Son oeuvre est publiée chez Actes Sud, et son précédent roman, Yanvalou pour Charlie, a obtenu le prix Wepler 2009. Voir aussi cette page.
Le point de vue des éditeurs
A bord de la voiture de Thomas, son guide, une jeune occidentale, Anaïse, se dirige vers un petit village côtier d'Haïti où elle espère retrouver les traces d'un père qu'elle a à peine connu et éclaircir l'énigme aux allures de réglement de comptes qui fonde son roman familial.
Le caractère particulier de ce voyage encourage bientôt Thomas à prévenir la jeune femme qu'il lui faudra très probablement renoncer à une telle enquête pour faire l'expérience, dans ce village de pêcheurs dont il est lui-même issu, d'un véritable territoire de l'altérité où les lois sont amicales et flexibles, les morts joyeux, et où l'humaine condition se réinvente sans cesse face aux appétits féroces de ceux qui, à la manière du grand-père d'Anaïse et de son complice en exactions, le "colonel", -tous deux jadis mystérieusement disparus dans un incendie-, cherchent à s'octroyer un monde qui appartient à tous.
Extraits
"Quand viendra l'heure, posez vous la question qui compte : Ai-je fait un bon usage de ma présence au monde ? Si la réponse est non, ce sera trop tard, pour vous plaindre comme pour changer. Alors, n'attendez pas."
L'auteur nous livre là le fond de sa pensée. La plupart des hommes tournent autour de cette question, parfois formulée autrement. René Diatkine se demandait "ce qui justifie la survie de chacun", c'est une question vraiment centrale.
Dans le cas présent, il est difficile de supporter l'image de ces deux individus. On est loin du père idéal.
Dans l'extrait suivant l'auteur parle sous le masque du chauffeur de taxi :
"Les touristes, je les sens vite passer de l'étonnement à l'agacement quand je discute avec eux. Comme s'ils ne me pardonnaient pas mes deux années à la fac d'ethnologie. Oui, deux ans. Mais l'ethnologie, ça ne nourrit pas son homme. Je préfère faire le guide et exercer mon talent d'artiste clandestin."
Commentaire
Un itinéraire surprenant, pour la demoiselle qui débarque un jour à Port au Prince. Elle ne trouvera pas de réponse à ses questions, mais à d'autres plus dérangeantes, par exemple "qui étaient vraiment ces deux hommes disparus" et "comment se ils comportaient avec les autres."
Mais elle aura découvert un accueil fait de simplicité, où chacun a sa place, même les disparus, même elle, et aura retrouvé la trace de sa mère et une certaine sérénité.
Pour le lecteur c'est un plaisir de découvrir un ton nouveau, doublement étranger malgré la francophonie, insulaire et noir, c'est stimulant d'envisager les touristes, que nous sommes plus ou moins, d'un point de vue autochtone...
Lire aussi :
La toile (qui n'est pas le web) , texte en ligne de Lyonel Trouillot.
Sur la toile, un article de "Jeune Afrique" donne un certain éclairage sur ce titre. Il dit aussi :
"Je ne peux pas abandonner l’espérance, l’espérance que nous atteindrons un jour cette belle amour humaine."
C'est un titre de combat, ce qui n'apparaît pas tout de suite au lecteur, désignant un avenir incertain où la parole de chacun aura le même poids, quelque soit la couleur de sa peau ...
Les charmes de la vertu
Les charmes de la vertu / Tom Murphy / Actes Sud, 1997
Traduction Guillemette Belleteste
The seduction of morality, Little, Brown & Co, Londres, 1994

Le point de vue des éditeurs
Revenant d'Amérique pour assister aux obsèques de sa mère, la flamboyante et fantasque Vera O'Toole retrouve intactes les vieilles querelles familiales et doit affronter ceux qui veulent la déposséder de son héritage.
Entre la jeune femme - prostituée de haut vol en Amérique - et les gagne-petits bien pensants que sont ses frères et soeurs restés au pays, le conflit ne tarde pas à s'envenimer.
A travers ce portrait de femme dont le retour et les éclats bouleversent une communauté frileuse, repliée sur elle-même, Tom Murphy propose, entre tendresse et dérision, une étincelante variation sur un thème cher à la littérature Irlandaise : l'opposition entre une société figée pendant cinquante ans dans un nationalisme étriqué, dominée par l'église, et une évolution souvent représentée par l'émigré, "corps étranger", qui, de retour au pays, provoque des cataclysmes.
Sous la plume gaillarde de Tom Murphy, ce "noeud de vipères à l'irlandaise", servi par une construction dramatique accomplie, prend la surprenante dimension d'un divertissement capable de célébrer avec brio les noces de la compassion et de l'humour.
Tom Murphy
est l'un des plus grands auteurs du théâtre irlandais contemporain. Publiée en France par Actes Sud - Papiers, son oeuvre dramatique est jouée dans le monde entier. Tom Murphy est membre de l'Académie des Lettres irlandaises etet vit à Dublin. Les charmes de la vertu est son premier roman.
Voir aussi ceci
Extraits
<< Est-ce qu'on a vraiment besoin des curés pour être sauvé ? lança le Grec, un des beaux-frères de Vera qui était juriste et couvert de diplômes.
- je ne vois pas très bien ce que tu veux dire par là, mon petit Henry, dit le père Billy.
- Allez, Billy, soyez franc, dit le Grec qui dominait l'assemblée de sa haute taille.
- Je n'ai pas beaucoup de temps - ce n'est pas comme d'autres !
Et le père Billy dut partir - dommage pour Vera, car toute l'attention, elle le savait, allait bientôt se reporter sur elle.
- Mais alors, si vous n'êtes pas dans l'hôtellerie, là-bas, qu'est-ce quevous faites ? ... / ...
- Je suis call-girl, dit Vera.
Les rires fusèrent. La petite sauterie funéraire s'animait enfin. On ne la croyait pas.
Elle s'expliqua. "Putain, prostituée, quoi." >>
Le deuxième extrait montre les réactions du prêtre à la confession intime de Vera. (vingt ans avant)
<< Le diable est une personne, leur révéla le père rédemptoriste. En général, une grande personne, un séducteur. Mais comme il est malin, il peut se cacher aussi bien sous les traits de n'importe quel gamin de dix ans et demi.>>
... / ...
Et après que Vera eût avoué que son petit ami était aussi son frère,
<< Oh Oh Oh ! Il eut un gémissement plaintif, caverneux, qu'on eût juré sorti des entrailles de la terre. Puis il déclara, peiné, "Certaines petites filles se sont déjà fait prendre au piège. Elles sont en enfer pour l'éternité, plongées toutes nues dans les flammes." >>
Inquiétant ce prêtre, et ambigu. Une écoute ni neutre ni bienveillante...
Commentaire
Irrésistiblement attiré par l'image de couverture (le bain au soir d'été de Felix Valloton, détail), et par le titre, je cédai à l'honnête proposition du bibliothécaire pour faire connaissance avec cet auteur, et ne le regrette pas. Servie par une traduction transparente, donc parfaite, c'est une chronique de retrouvailles dangereuses avec la famille et des combines sordides des "honnêtes gens".
A côté de ce groupe, qui tourne en rond dans une atmosphère étouffante, Vera incarne la générosité, sinon la vertu. C'est peut-être une facilité, l'auteur ne veut pas remettre en question les choix de son héroïne, mais nous montrer ce panier de crabes prêt à tout "pour quelques dollars", sournoisement, en essayant par exemple de faire interner Vera.
Un très bon moment. Ce roman, unique pour l'instant est une pépite: que faire une fois tournée la dernière page, sinon reprendre au début ?
N'hésitez pas, lisez le témoignage enthousiaste d'Isabelle Famchon, traductrice de la pièce "Bailegangaire ou la ville d'où le rire a disparu" ICI
Préférant d'autres jardins que les français, au hasard anglais, japonais, voire andalous, et en général les chemins qui ne mènent pas à Rome, je ne peux qu'être intéressé par sa démarche.
Le vent venu du soleil
Le vent venu du soleil / Arthur C.Clarke / Presses Pocket, 1983
Déja paru dans L'âge d'or de la Science Fiction, Presses Pocket
The wind from the sun, Victor Galland, G. B., 1972
Arthur C.Clarke
Arthur C.Clarke, né en Angleterre en 1917, était à la fois passionné de science et de science-fiction, athée et hanté par l'espoir de voir le cosmos engendrer des êtres quasi-divins. Il est mort le 19 mars 2008 à Colombo au Sri Lanka.
La cité et les astres lui a valu l'admiration des amateurs de S.F.; avec 2001 il a accédé à une renommée mondiale.
Il n'est pas facile d'avoir le sens du mystère et de croire au pouvoir absolu de la raison, d'allier la tansparence du récit à la poésie de l'écriture; tel est le miracle, assez rare en S.F., que Clarke le magicien réussit dans ses meilleures pages.
Voir l'article détaillé de Wikipedia sur A. Clarke
Le vent venu du soleil : Présentation
Le vent qui vient du soleil souffle en permanence à travers l'éther, balaye le cosmos, emporte ceux qui se laissent prendre dans ses remous.
L'homme peut utiliser cette énergie prodigieuse, que la nature lui donne gratuitement.
Peut-il vraiment la contrôler ? Sans doute le soleil est-il un peu trop grand et l'homme un peu trop petit. toute son audace lui permet d'affronter les mystères de la nature, de les comprendre un peu, d'en maîtriser une faible part. Mais après ?
Ce recueil réunit les dernières nouvelles de Clarke, le plus longuement réfléchies, les plus mûrement distillées. Il unit la clarté du soleil à la nuit des espaces infinis.
Commentaire
Impossible, à moins de vivre sur une île déserte, de ne pas connaître Arthur Clarke. Depuis 2001 et les suivants, il fait rimer S. F. avec sérieux et avec science tout court. Avec Stanley Kubrik et sa manie du détail quasi pathologique, il avait à qui parler.
Ce petit recueil renferme quelques unes des plus belles nouvelles qu'il m'ait été donné de lire. Souvent très courtes, parfois quelques pages à peine, menées avec un sens du suspense quasi Hitchcockien, cet admirateur d'Edgar Poe, et sans doute de J. L. Borges, est un cas en S.F.
Point de théorie fumeuse, voici de la S.F. documentée, solide, juste un peu extrapolée pour nous faire rêver ou simplement nous montrer la voie. On a pu dire que 2001 Odyssée de l'espace avait été à l'origine d'un sérieux coup de pouce pour la NASA et du défi insensé de J.F.K. "avant la fin de la décennie, nous enverrons un homme sur la lune".
De quoi alimenter le débat sur l'influence des hommes de lettres...
Deux nouvelles émergent de ce recueil:
Maëlstrom II, inspirée par Edgar Poe, laisse rêveur sur la disproportion entre le moyen, une pichenette, une simple détente musculaire, et l'effet, une modification de trajectoire infime mais suffisante pour sauver la vie du héros après une mise en orbite ratée autour de la lune.
Le vent qui vient du soleil, course de voiliers solaires entre la terre et jupiter, une des plus belles nouvelles, alliant poésie et rigueur. Cette nouvelle a été jugée assez sérieuse et argumentée pour devenir le prétexte à un T.I.P.E. de Physique en 2005 en école d'ingénieurs.
240plan.ovh.net/.../tipe%20voilier%20solaire%20pour%20u3p%20P...
L'étranger
L'étranger / AlbertCamus / Gallimard, 1942
Albert Camus
Personnage complexe à la fois adulé comme symbole de l'honnête homme et haï par une partie de ses contemporains "pieds noirs" pour s'être indigné publiquement du sort injuste fait aux autochtones.
Issu d'une famille très tôt installée en Algérie, au moment de la colonisation, il n'appartenait pas pour autant aux riches propriétaires exploitants mais à une catégorie d'employés modestes, et vivait avec sa mère dans un quartier populaire.
Ayant perdu très tôt son père, à l'automne 14, il est inscrit un court moment au parti communiste en 1937 avant de rendre sa carte et se fâcher avec Sartre. Partagé de par ses origines il ne pouvait pas imaginer une Algérie hors de la France mais pourtant la souhaitait libre et égale en droits, ce qui n'était pas simple.
Ses prises de position l'ont obligé à quitter l'Algérie sous protection en 1956, ayant reçu des menaces de mort. Cela ne l'a pas empêché de dire par la suite à un journaliste que s'il luttait contre les injustices faites aux arabes, en cas de conflit il prendrait d'abord le parti de sa mère...
Quatrième de couverture
L'étranger est le premier roman d'Albert Camus (1913-1960), prix Nobel de littérature, auteur de La Peste et de Caligula.
Extrait :
"Quand la sonnette a encore retenti, que la porte du box s'est ouverte, c'est le silence de la salle qui est monté vers moi, le silence, et cette singulière sensation que j'ai eue lorsque j'ai constaté que le jeune journaliste avait détourné les yeux.
Je n'ai pas regardé du côté de Marie.Je n'en ai pas eu le temps parce que le président m'a dit dans une forme izarre que j'aurais la tête tranchée sur une place publique au nom du peuple français."
Commentaire :
Premier roman par la forme, peut-être, mais c'est d'une tragédie qu'il s'agit.
C'est encore un de ces livres qui vous prend et ne vous lâche plus.
Un jeune homme, Meursault, apprend le décès de sa mère et assiste, dépassé, à son enterrement, puis rencontre un de ses voisins un peu louche, un peu souteneur, qui recherche son amitié pour obtenir un témoignage de complaisance. C'est à propos d'une relation bizarre que ce type a avec une femme, il la bat, et Meursault entend des cris le soir.
Le dimanche, barbecue sur la plage. Avant midi, pendant la balade avant le repas, au cours d'un face à face tendu avec un groupe "d'arabes", l'un d'eux, le frère de la femme, sort un couteau, c'est clairement une menace de mort. Après le repas, Meursault retourne sur les lieux de la confrontation, il a toujours dans sa poche le révolver que lui avait confié son voisin le matin. Il le sort et tue l'arabe. Fin de la première partie.
La deuxième montre la mise en accusation et le procès de Meursault. Procès étrange où il est accusé non pas tant de meurtre, que d'indifférence: il n'a pas pleuré à l'enterrement de sa mère...
C'est une parodie, car le meurtre d'un arabe en 1942 ne choque pas grand monde, mais il ne faut pas le montrer.
Commentaire
Etrange, l'atmosphère de ce livre, le détachement du héros, sa passivité, sa façon de tout accepter sans poser de questions. Le malaise accompagne le lecteur jusqu'aux dernières pages où le héros explose enfin, contre un malheureux prêtre qui prétendait sauver son âme !
Lui qui est présenté comme un monstre alors qu'il ne demandait rien à personne, il manque certes de jugeotte, mais il pourrait très bien apparaître comme victime ou du moins comme bouc émissaire. On assiste à un réquisitoire délirant où il est accusé non moins que de parricide, bref d'un meurtre symbolique ou imaginaire.
On pourrait dire, comme dans les films noirs, que cet homme s'est trouvé au mauvais endroit au mauvais moment. Il nous laisse tout de même un peu patraque, avec de curieuses questions assez dérangeantes sur nous même et nos contemporains.

