L'ombre du vent / Carlos Ruiz Zafon / Pocket 2013

La sombra del viento, Dragonworks, 2002 

Traduction François Maspero

 

L'ombre du vent

Carlos Ruiz Zafon est un écrivain catalan né en 1964. Il vit actuellement à Los Angeles.

L'ombre du vent, son premier roman, est un énorme succès littéraire (12 millions d'exemplaires) et a reçu de nombreux prix. C'est aussi le premier tome du cycle du Cimetière des livres oubliés, incluant aussi Le jeu de l'ange et Le prisonnier du ciel.

La renommée du cycle est telle que le maire de Barcelone en parlait dans un discours.

Quatrième de couverture

1945. Barcelone se réveille après neuf années de guerre. Dans une ruelle étroite, deux silhouettes émergent au petit jour. Un père, libraire, et son fils de 10 anss'en vont sacrifier à un rituel centenaire. Bientôt, le Cimetière des livres oubliés leur ouvrira ses portes.

Extrait :

"- Daniel, me prévint mon père, ce que tu vas voir aujourd'hui, tu ne dois en parler à personne. ...

- Pas même à Maman ? demandais je à mi-voix.

Mon père soupira, en se réfugiant derrière ce sourire triste qui accompagnait toute sa vie comme une ombre.

- Si, bien sûr. Pour elle, nous n'avons pas de secrets. Elle, on peut tout lui dire."

L'ombre du vent

Ainsi commence, et finit, comme dans L'histoire sans fin, un roman foisonnant, multiple, à cheval entre rêve histoire, poétique, nostalgique, drôle. L'ombre du vent est le titre du roman, mais aussi le titre du premier opus d'un écrivain, histoire dans l'histoire, qui accompagne le héros tout au long de l'histoire dont il est le prétexte.

Les livres comptent, au point qu'ils paraissent avoir une vie propre, les maisons aussi, témoins de richesses, de pouvoirs disparus. Les approcher n'est pas anodin.

Cela commence en douceur, dans une nostalgie aimable. Bien vite, c'est un feu d'artifice de digressions, de retours en arrière et d'histoires parallèles. En arrière plan, la guerre, qui ne s'arrête pas en 39. Barcelone a jusqu'à la fin vécu loin des combats et voit s'approcher le chaos et la destruction, puis un silence oppressant. Dans l'ombre les disparitions continuent.

L'ombre du vent, bien servi par la traduction limpide de François Maspero, exerce un charme vénéneux ! D'abord sur un mode onirique, mais bientôt se révèle la part d'ombre, même chez Julian l'auteur, même dans Barcelone, et tôt ou tard il faut payer pour ses actes ou ses choix.

Le récit prend une gravité singulière, au décours de la guerre civile : pas besoin d'avoir fait grand chose pour être pousuivi... l'angoisse se développe tout doucement. De ce côté des Pyrénées, une histoire peut tourner mal plus vite qu'ailleurs, et pour longtemps. Au pays de la corrida, les rancunes sont tenaces, et une humiliation se paye au prix fort. Ou alors on paye pour n'avoir pas voulu trahir.

On est dans la problématique obsédant les écrivains des deux côtés de la frontière, par ici, sur la "Retirada", les suites de la guerre, le fascisme et comment les gens ont été détruits.

Faut-il oublier et vivre, ou chercher à savoir et punir, se demande Gildas Girodeau dans La paix plus que la vérité, au risque d'entretenir la haine, et d'y entraîner la génération suivante ?

On dit qu'après les dernières notes d'une oeuvre de Mozart, le silence qui suit est encore de lui. Ce livre non plus ne vous lâche pas de sitôt.