Roméo et Juliette / William Shakespeare / Alternaltif - L'auguste théâtre


 

Affiche b

Shakespeare moderne

Ouverture déconcertante. Un groupe de jeunes dans un décor trash, encombré de cannettes de bière et de papiers traînant par terre, regarde un film sur l'écran; pendant les 5 premières minutes, on n'entend que de l'anglais: s'est t-on trompé de pièce ?

Puis, les acteurs commencent à s'intéresser à la salle, pour lui intimer l'ordre de se lever, d'applaudir, de chanter... mais à quoi joue-t-on ?

Arrive enfin le récitant qui situe la pièce, voici le début véritable.

Ce qui marque en premier, c'est d'être interpellé par la troupe, ensuite les trouvailles donnent de l'épaisseur aux personnages, par exemple le père Laurent, qui fredonne des morceaux d'Elvis Presley, le décor minimaliste, la bande son avec l'émouvant "Summertine" par Janis Joplin.

Juliette et Roméo.

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Des acteurs prennent place dans les gradins, à un moment calme un acteur vient donner un coup de "brumisateur" aux premiers rangs, voilà un bazar bien sympathique.

Ensuite, le déroulement de la pièce suit son cours, dur mais fidèle au texte. A la violence dans la rue répond la violence domestique, celle du vieux Capulet qui se croit propriétaire de sa fille (et de sa femme) et la touche de façon équivoque (pendant que sa femme tourne la tête), puis veut la marier à un ami.

Pas question de lui demander son avis, bien sûr, tout ça c'est pour son bien, il sait ce qui convient aux autres, mieux que les intéressés. Les deux soutiens de Juliette, sa mère et sa nourrice, la laissent livrée à elle même, ce qui contribuera à son désespoir final.

La nourrice, Juliette, Pâris.

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L'aspect incestueux est très bien rendu, le tyran domestique à peine caricatural est tout à fait crédible.

Parmi les thèmes très modernes, la "guerre des sexes" est un des plus étonnants. Thème central dans "La Mégère apprivoisée" (à peu près contemporaine de Roméo et Juliette). Elle s'exprime avec une certaine verdeur chez Shakespeare, ici avec des gestes assez lestes...

Le dénouement est d'une certaine gravité, on est bluffés, assommés, il faut un moment pour reprendre ses esprits. Ce fut tout de même un grand moment !

 You are talking to me ? Thybalt, Mercutio, Roméo...

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A la sortie, je pensais n'avoir rien à redire, ayant trouvé ce que j'y cherchais.

Résumé des critiques précédentes: pour Don Giovanni, on avait escamoté l'angoisse du finale avec la montée lancinante des violons, pour le Wiener Philamoniker, la salle était trop petite et le compositeur décevant: Schumann répétait son thème sans le développer.

Ici Shakespeare en costume moderne était respecté. Il faut dire que nous avions eu droit, il y quelques années, à une représentation à Montigny sur le même argument, où le texte avait disparu, remplacé par le "parler des cités" : triste soirée.

Mais alors, comme dit "Moulpap", pourquoi faire jouer Romeo par une fille ?

Choix surprenant mais pas unique, Wikipedia cite l'interprétation aux USA par les soeurs Cushman, en 1845, de Romeo et Juliette. voir ICI

Juliette et frère Laurent.

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Fallait-il charger la caricature à ce point ? En dehors du prêtre, et du Prince (toujours très prudent vis à vis des puissants, Shakespeare...) les hommes sont tous plus ou moins primitifs, brutes épaisses et susceptibles, les filles ne sont pas épargnées non plus, évaporées comme la mère, opprimées ou consentantes.

Par ailleurs on voit surtout Lady Montaigu mais le patriarche très peu.

Quel pessimisme. Rassurons nous, la pollution risque de faire baisser le "sex-ratio" en faveur des filles.

Donc une pièce éternelle, une de celles à emporter sur l'île déserte, et malgré les innombrables adaptations, au théâtre ou au cinéma, cette interprétation réussit à apporter quelque chose de nouveau.

Le pari n'était pas simple, chapeau l'artiste !