LTI, la langue du III ème Reich / Victor Klemperer / Agora / Albin Michel, 1996

Reclam Verlag, Leipzig, 1975 (mais 1 ère publication en 1947 en zone soviétique)

Traduction Elisabeth Guillot

 

 

LTIVictor Klemperer

 Né le 9 octobre 1881 à Gorzów Wielkopolski (Pologne), c'est un écrivain et philosophe Allemand. Fils de rabbin, ses deux frères étaient des médecins réputés. Le célèbre compositeur et chef d'orchestre Otto Klemperer était leur cousin.

 Philologue et spécialiste de la littérature Française, il enseigne à l'Université de Dersde, mais est destitué par les nazis en 1935, et employé comme manoeuvre dans une usine de la ville. Il fut protégé de la déportation par son mariage mixte jusqu'au 13 février 1945. Ce statut privilégié le mettait en porte à faux avec sa communauté.

C'est surtout au bombardement de Dresde, épargnée jusqu'alors, qu'il devra finalement de survivre aux persécutions nazies. Il meurt en 1960 à Dresde où il avait retrouvé son poste à l'université.

 Avant la LTI, Victor Klemperer a publié une Histoire de la Littérature Française de Napoléon à nos jours, en 4 tomes, de 1925 à 1931. Rédigé à partir de 1933, son journal ne sera publié en Allemagne qu'en 1995.

 

 Le bombardement Anglo-Américain de Dresde, du 13 au 15 février 1945, provoqua la destruction d'un tiers de la ville et entre 35000 et 305000 morts, suivant les estimations. Un des plus dicutables de la guerre, de par l'absence d'intérêt stratégique, et la volonté évidente de terrifier la population civile.

Cela fut reproché à Churchill et serait même l'un des motifs de son éviction peu après la fin de la guerre. Les historiens ne sont pas loin de le considérer comme une faute. Est-ce pour cette raison que Dresde a été jumelée après la guerre avec Coventry, elle même victime d'un bombardement particulièrement sauvage en 1940 ?

 

Quatrième de couverture

 Le philologue allemand Victor Klemperer s'attacha dès 1933 à l'étude de la langue et des mots employés par les nazis. En puisant à une multitude de sources (discours radiodiffusés de Hitler ou de Goebbels, faire part de naissance ou de décès, journaux, livres et brochures, conversations, etc...), il a pu examiner la destructuration de l'esprit et de la culture allemands par la novlangue nazie. En tenant ainsi son journal, il accomplissait ainsi un acte de résistance et de survie...

 Sa lecture, à cinquante ans de distance, montre combien le monde contemporain a du mal à se guérir de cette langue contaminée ; et qu'aucune langue n'est à l'abri de nouvelles manipulations.

 

 LTI, Lingua Tertii Imperii, la langue du III ème Reich

Cet ouvrage est une tentative de décryptage de la langue nazie, à partir de la triple question : 

Comment un tel régime a-t-il pu se prolonger pendant 12 longues années ?

Y a t il une langue spécifique au régime nazi ?

Si oui, dans quel but ?

 

La thèse de Klemperer est que les altérations de la langue ont permis de banaliser et finalement d'obéir sans réfléchir aux mots d'ordre les plus discutables du "national-socialisme", d'une façon quasi automatique et inconsciente. Non seulement appauvrissement par évitement de certains termes connotés démocratiquement, mais par création de mots nouveaux, ou surtout changement de sens.

Par exemple, "fanatisme", initialement péjoratif, a été utilisé de façon intensive, obligatoire, au sens de dévouement patriotique, donc banalisé. L'utilisation systématique de guillemets, pour évoquer des concepts ou des comportements humanistes, induisait une ironie très péjorative.

Je ne peux m'empêcher de faire le parallèle avec 1984, de Geoges Orwell, publié en 1949.

Il y a simultanéité des deux études, donc, mais des différences de taille :

 Bien que 1984 se fonde sur l'expérience personnelle de l'auteur dans les Brigades Internationales à Barcelone, ce n'est pas le seul aspect de la manipulation des individus, d'autre part l'étude de Klemperer n'est pas une fiction mais un travail solidement étayé et argumenté.

 Autre différence, au moins aussi importante, les choix personnels des deux hommes sont distincts : socialisme pour Orwell, alors que Klemperer ne fait pas mystère de sa sympathie (ou de son affiliation) pour le Parti Communiste Allemand.

 Ce qui lui fait dire sans hésitation que la "novlangue" nazie est celle de l'asservissement, tandis que celle des soviétiques est la langue de la liberté. Il n'était pas le seul à le penser à l'époque, en Europe sous le joug nazi, comme beaucoup de résistants Français. Aujourd'hui, cela fait un peu sursauter. Orwell avait eu l'occasion de voir fonctionner la logique froide de l'autre totalitarisme pendant la guerre civile Espagnole et se montrait plus critique.

 Cela dit, les deux écrivains semblent également horrifiés par l'instrumentalisation du langage.

 

Ce que j'en pense

 Ce document, écrit dans la clandestinité (posséder des livres, écrire, critiquer valait un aller simple pour les camps d'extermination) en prend une valeur particulière, et malgré le recul, reste d'une actualité inquiétante.

 Il faut faire attention aux mots, ils ont une logique propre et nous entraînent à dire ce que nous ne voulions pas vraiment. Comme dit Klemperer, on ne parle pas impunément la langue du vainqueur.

 Klemperer insiste sur les néologismes, il y a aussi l'importance du théatral, de l'émotion, utilisés pour obtenir une réaction irrépressible, court circuitant la réflexion. Il s'agit en effet de ne pas réfléchir, car, comme dit la blague anti-militariste, "Réfléchir, c'est déja désobéir".

 Importance de l'ambiance, des symboles et des slogans, dans les "grand-messes" de Nuremberg. La propagande nazie a montré une aptitude particulière à utiliser la radio, faisant en sorte qu'aucun point de soit hors de portée de la voix d'Hitler ou de Goebbels.

 Bien sûr, ces techniques fonctionnent encore très bien dans les entreprises, la publicité, etc...

 Mais le propos de Klemperer est plus subtil :  il s'agit de montrer comment la manipilation du langage agit insidieusement sur les esprits.

 A un degré moindre certains écrivains parfaitement bilingues (père américain, mère française par exemple) se sont rendu compte que le langage n'est pas neutre, et qu'il ne leur était pas possible d'exprimer la même chose en anglais et en français.

 Ni de penser la même chose, semble nous dire Klemperer...