Le Roi Lear / André Engel / Ateliers Berthier du Théâtre de l'Odéon, 2006-2007

 

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Présentation

Entre les deux guerres, Lear, magnat de l'industrie, veut se retirer et transmettre son empire à ses trois filles.

Lear est vieux. Il aimerait se reposer un peu, laisser ses filles s'occuper de ses affaires. Il irait loger chez chacune d'entre elles à tour de rôle.

Mais, alors qu'il réclame des preuves d'amour avant le partage, il s'offusque de la retenue de la benjamine, pourtant sa préférée, et la déshérite sur le champ. Saute d'humeur qui fera son malheur.

 

Commentaire

Cette adaptation, fondée sur la traduction de Jean Michel Deprats, a été jouée de Janvier à Mars 2006 aux Ateliers Berthier de l'Odéon, puis reprise en 2007 et enfin diffusée par Arte en septembre 2007.

Si les entrepots sont parfaits pour évoquer une usine, le climat n'évoque guère la poésie ou la folie, on est plutôt dans le réalisme froid: après tout c'est le monde de l'argent, pas celui des sentiments ou des envolées lyriques.

On peut le regretter mais c'est un choix cohérent, cette version procure un choc, même si la sauvagerie de la pièce, la plus longue et la plus violente de Shakespeare, est ici simplement suggérée.

C'est dans cette version que j'ai vu la pièce pour la première fois : elle laisse une trace durable. Portée en grande partie par Michel Piccoli, nommé deux ans de suite aux Molière pour sa performance, elle lui va presque trop bien: lui qui a tout juste l'âge de son rôle n'a pas besoin de jouer la fatigue.

Il craignait au contraire d'être "statufié" par ce rôle immense, et a longtemps hésité à l'accepter.

La folie 

La fêlure chez Lear se révèle très tôt: il déclare qu'il veut éviter les conflits de succession, et a déjà divisé son empire en trois, ayant préparé un dossier pour chacune de ses filles:

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"Donnez-moi cette carte. Sachez que nous avons divisé

Notre Royaume en trois ... / ...

Nous avons la ferme volonté de proclamer à cette heure la dot

De chacune de nos filles, afin d'empêcher aujourd'hui

Tout conflit par la suite."

Mais, trois vers plus loin, il fait le contraire:

... Dites-moi, mes filles ...

De laquelle dirons-nous qu'elle nous aime le plus,

Afin que nous placions notre don le plus ample

Où nature et mérite le réclament ensemble ?"

 

La mécanique infernale est lancée.

Le père pouvait assurer la paix en faisant un choix équitable et en imposant sa décision. Hélas, une phrase plus loin, il fait volte-face et invite ses filles à se mettre en concurrence. L'issue ne fait guère de doute.

Cordélie, la plus jeune et la préférée, est la seule à refuser de jouer à ce jeu pervers, et à répondre à :

"Parle, qu'as tu à dire sur ton amour pour moi ?"

par :

"Rien", (son amour va de soi, il n'a pas à se démontrer, ni elle à se vendre)

A quoi répond "Tu n'auras rien" du père, qui non-content de la déshériter, s'acharne à lui gâcher ses noces. Si elle ne fait rien pour montrer que c'est elle la plus aimante, c'est qu'elle ne vaut rien.

Pas étonnant si ses deux autres filles parviennent assez vite à lui dire :

"Tu n'auras plus rien, et par ta faute", ce qui est irréfutable, même  si les deux filles aînées ne sont pas des plus sympathiques.

 Jeu de mots terrible. Rien n'est pas n'importe quoi.

Tout comme la découverte du "zéro", qui conférait à ceux qui maîtrisaient le concept un avantage considérable. Inventé à Babylone au 3ème siècle avant notre ère, ce n'est qu'au 9ème siècle qu'il est introduit en Espagne par les Arabes, et enfin au 12ème siècle en Europe Occidentale.

Une acquisition récente, somme toute, au temps de Shakespeare.

Autre "jeu de mots" lourd de sens : ayant fait tuer le Roi Duncan endormi, Macbeth sera privé de sommeil.

En somme : "tu seras puni par où tu as pêché".

 

Le rythme

La dynamique, très importante entre les passages chuchotés et les "coups de gueule" contribue à la tension constante, que la froideur du décor minimum ne risque guère d'atténuer.

Ici on ne fait pas de sentiment, "on compte", aurait pu dire Jacques Brel.

Rien pour ménager le spectateur, les trahisons successives annoncent la catastrophe finale, pire encore, ce sont les purs qui souffrent le plus, comme Gloucester ou Cordélie. Comment, alors, ne pas se poser de questions à propos des Dieux, aussi indifférents qu'impénétrables ?

C'est vraiment le théâtre de la vie, imprévisible, pessimiste et désenchanté. Pas de providence, pas de Happy End. Les puissants, les Rois, sont le siège de mouvements complexes et sont loin d'être parfaits.

Tout cela pourrait avoir été écrit après la dernière guerre, avec son lot d'atrocités.

 

Voir ici la critique plus sévère de fluctuat.net

Il y a aussi la version de la BBC, en mars - avril 82, dans le cadre d'un projet gigantesque : The Shakespeare Collection, groupant 37 sessions filmées entre 1978 et 1985. ICI

J'ai pu l'obtenir en Médiathèque, elle fera l'objet d'un billet particulier.

 

Article dans le cadre du Challenge Shakespeare

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