Hamlet / W. Shakespeare / Librio

Publication initiale 1603

 

Hamlet

4 ème de couverture

"Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark!"

Le soir venu,

le spectre du roi défunt hante

les brumes du chateau d'Elseneur.

Il crie vengeance. Honte à son frère

Claudius, le lâche assassin !

Hamlet, son fils, a promis...

Ce crime ne restera pas impuni.

Mais au bord du gouffre, le voilà

qui vacille: "Etre ou ne pas être ?"

 

 

 

Hamlet dos Jeux de miroirs, faux-semblants...

Théâtre dans le théâtre...

Folie simulée ou véritable démence ?

Le meurtre est pourtant bien réel.

Et la mort d'Ophélie annonce

d'autres désastres.

Au coeur de la tragédie jaillissent

alors les voix mystérieuses

du pouvoir et de la guerre,

de l'amour et de la mort.

La poésie de Shakespeare fuse

à chaque instant en vocalises sublimes,

composant ici le mythe universel

d'une humanité confrontée

à ses propres démons...

 

 Le problème la traduction

La traduction est celle François Victor Hugo, reprise par de nombreux sites car tombée dans le domaine public. Elle est belle, mais un peu déroutante: plusieurs points me choquent dans cette version.

D'abord le texte est en prose, alors que les traductions modernes essayent de faire du ligne par ligne, et même si la rime n'y est pas, la présentation en vers évoque plus la poétique de Shakespeare.

Ensuite, certains choix lexicaux : d'emblée, la sentinelle remplaçante s'écrie: "Qui est là ?" à son camarade. L'usage veut que l'on dise "Qui va là ?" en pareil cas. De ce fait, je n'avais pas remarqué l'inversion: ce n'est pas à la "sentinelle montante" de poser la question, mais à celle qui va être remplacée. L'angoisse sans doute.

Pourquoi, plus loins dans l'acte I Sc 1, parler de "gredins sans feux ni lieux" ? Quelle tournure étrange, au lieu de "sans foi ni loi" !

Pourquoi, aussi, transformer la phrase archi-connue, au point d'être devenue proverbiale, en "Il y a quelque chose de pourri dans l'empire du Danemark ", s'agissant d'un petit pays (aujourd'hui) ? Incompréhensible .

Il y a chez François Victor Hugo un parti pris d'originalité qui semble inutile. Certes, le texte de Shakespeare était vécu chez nous, au XIX ème siècle, comme barbare, comparé à la finesse et l'élégance de notre répertoire, mais la vocation de l'interprète devrait être de s'effacer derrière l'auteur, et non chercher à le corriger.

Baudelaire traduisant Edgar Poe ne tombe pas dans ce travers, ce qu'il nous donne à lire est bien du Edgar Poe, et sa propre gloire n'a pas besoin de béquilles.

"Traduttore, tradittore", disent les Italiens. Si beaucoup reste intraduisible, comme la plupart des jeux de mots qui fusent sans arrêt dans Shakespeare, il faut essayer tout de même de ne pas trop trahir l'original.

 

PS: je suis passé à une autre version, celle de François Maguin, dans l'édition bilingue de Garnier Flammarion.

Pas question de lire la pièce en version originale, mais la possiblité de consulter un passage permet de retrouver les jeux de mots, qui échappent autrement. Certains sont intraduisibles, et on perd les excursions dans le langage familier ou même grivois. Il y a une liberté de ton extraordinaire chez Shakespeare, bien loin de notre "raison raisonnante" et catésienne où "ce qui se conçoit bien s'énonce clairement".

Cette deuxième version est plus fluide, mais si on aime vraiment le théâtre, un petit effort supplémentaire est conseillé: il faut (à mon sens) recourir à l'excellente version des oeuvres complètes dans la collection "Bouquins", chez Robert Laffont, sortie entre 1995 et 2000, qu'il faut se procurer sur le net.

Superbe édition brochée, bilingue, très documentée et autorisant plusieurs niveaux de lecture: rapide, en continu, comme y invite la mise en page (un détail, il n'y a pas d'intertitres pour le passage d'une scène à l'autre, juste une indication en marge) ou bien la relecture, plus attentive, nourrie par les notes et les aller retours au texte anglais, pour y découvrir les mots à double sens ou les homonymes...

Une belle langue, "en version intégrale" : différente selon les circonstances et les personnages, à l'image de la vie.

Le problème du texte

Rien n'est simple chez Shakespeare. De temps en temps, quelques érudits mettent en doute son existence même, évoquant un groupe d'auteurs pour expliquer certaines différences de style. Sans aller jusque là, il y a eu un énorme travail de documentation pour établir un texte standard. Devant choisir entre les versions successives, la version dite d'Oxford  a préféré le plus souvent la version scénique du texte.

Argument

Aujourd'hui, saturés de violence comme nous le sommes, quelques crimes ne suffisent plus à nous émouvoir... et puis il faut bien avouer que s'attaquer à une icône comme Shakespeare n'est pas rien, autant se défouler sur le traducteur !

Hamlet est parfois présenté comme le meurtrier absolu, mais alors que dire de Claudius, qui ne recule devant aucune ruse pour supprimer son propre frère, prendre son trône et sa femme, et prétendre que tout cela est bien naturel puisque personne n'est éternel...

Le spectre de son père apparaît à Hamlet pour l'appeler à la vengeance: sa mort n'est pas accidentelle comme le prétend Claudius, mais criminelle et de sa main. Dans cette situation, Hamlet va devenir un meurtrier, mais a t-il le choix ?

Les dés sont pipés, et l'histoire est pleine de situations semblables. Et cet univers n'est pas celui du "libre arbitre", l'Angleterre Elisabethaine a pris ses distances vis à vis de Rome. Que faire ?

Tendre l'autre joue, comme l'enseigne le cathéchisme, ou traiter l'autre selon ses mérites ?

Question centrale. Pas étonnant que Shakespeare, tellement vrai, reste proche de nous...

Les choix de Shakespeare n'admettent aucun compromis, même s'il a de la compassion pour chacun des personnages. Une fois enclenchée la machine infernale, rien ne peut l'arrêter.

Un de mes maîtres à penser, Karl Whitaker, illustrait la chose par une boutade lors d'un congrès de Thérapie Familiale. Selon lui, il n'y a que deux façons de se conduire :

celle de Shakespeare, où chacun reste ferme sur ses convictions, il n'y a pas de compromis, mais à la fin, tout le monde est mort...

celle de la Commedia d'ell Arte, où chacun peut évoluer, changer d'avis, et tout se termine par une fête.

Où pouvait bien aller sa préférence ? La tragédie, c'est beau, beau, et c.. à la fois, aurait dit Jacques Brel. La comédie, c'est moins rigoureux, mais on a le "droit à l'erreur" et c'est tout de même plus vivable.

 Voir ICI

PS: Depuis l'époque du lycée, en souvenir de l'ennui profond éprouvé en classe de Français devant l'analyse interminable du texte (Andromaque pendant un trimestre entier), méthode qui a presque réussi à me dégoûter, je n'aborde plus guère le théâtre que vivant...

Hamlet est une exception, comme les pièces de Giraudoux ou de Anouilh.

 

Relecture à partir de la version "Oxford" dans la collection "Bouquins".

Première surprise, les phrases célèbres choquaient dans la traduction Hugo sont banalisées

Les "gredins sans foi ni loi" deviennent des "risque tout sans terre" ( I, 1 ), plus loin "il y a quelque chose de pourri dans l'état du Danemark" ( I, 5 ). Voilà qui montre la difficulté des choix sémantiques. Ici on a privilégié la fluidité, la transparence.

D'autres points sont apparus à la relecture:

Les changements de ton

 

L'angoisse :

Dans le temps où il prépare minutieusement le piège où va tomber Hamlet, Claudius est travaillé par sa culpabilité, sinon par le remords:

"Oh ! Mon crime est fétide ! Il se sent jusqu'au ciel.

Il a sur lui l'antique malédiction des origines,

Le meurtre d'un frère. Prier, je ne le puis.

J'ai beau y aspirer autant que le vouloir,

Mon forfait est plus fort que ma bonne intention."

 

Les comédiens

Voyant dimanche soir, en plein air, une interprétation manquant quelque peu de lisiblité, j'ai repensé au "discours aux comédiens" de Shakespeare : ( III, 2 )

" Cela me navre jusqu'à l'âme d'entendre un énergumène emperruqué mettre en pièces, en purs lambeaux, un discours passionné, pour mieux fendre les oreilles des spectateurs à un sou, qui ne comprennent pour la plupart que les pantomimes inexplicables et le bruit. .../...

 Ne soyez pas non plus trop timoré ; mais laissez votre propre discernement vous instruire. Adaptez l'action au mot, le mot à l'action, en prenant srécialement soin de ne pas outrepasser la retenue de la nature. Car tout ce qui est surfait de la sorte s'écarte de ce à quoi vise l'art du comédien, dont l'objet, aussi bien à l'origine que maintenant, fut et demeure de présenter ... le miroir à la nature, de mettre à la vertu ses traits, à l'abjection son image, et au siècle même, à la réalité de l'époque, sa forme et son empreinte. "

La prise de distance

Hamlet a muri vite sous la pression des évênements: dans le dialogue qui l'oppose à Gertrude, il y a une sorte d'inversion, c'est lui le plus adulte, il a pris sa décision:

H - Eh bien, mère, qu'y a-t-il ?

G - Hamlet, tu as gravement offensé ton père.

H - Mère, vous avez gravement offensé mon père

G - Voyons, voyons, c'est la réponse d'un insensé.

H - Allez, allez, c'est la question d'une perfide.

...

G - Oubliez-vous qui je suis ?

H - Non, certes, par la croix.

Vous êtes la Reine, l'épouse du frère de votre mari.

Et - si seulement vous ne l'étiez pas ! - vous êtes ma mère.

 

Quelle virtuosité ! Les masques tombent, Hamlet refuse les faux-semblants et il ne plie pas, au contraire il reccadre sa mère et lui remet sa trahison sous les yeux. On comprend que ce jeune homme fasse peur, même quand il se prétend fou.


 Le défi Shakespeare

Grand Merci au Challenge de Maggie et claudialucia  pour nous faire lire et relire Shakespeare, qui dans sa complexité est à redécouvrir sans cesse. Il y a tant et tant d'interprétations possibles, et le sujet n'est pas clos. Ici au moins, pas de "morale de l'histoire", à chacun de se débrouiller...

 

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